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Vendredi 20 avril 2007 5 20 /04 /Avr /2007 14:48
Cette année 2007 est celle du cent quarantième anniversaire d’un ouvrage souvent cité dans ma jeunesse (mais souvent aussi par ceux qui ne l’avaient pas lu !) : « Le capital » de Karl Marx. Comme socialiste, il m’arrive d’être interpellé sur ce que les thèses de Marx pourraient encore avoir à nous dire aujourd’hui. 
 
A cela, je réponds d’abord qu’il faut de toute façon continuer à lire Marx et à l’enseigner : il fait partie de ces penseurs qui, touchant à la nature même du fonctionnement de l’homme en société, sont devenus éternels, au même titre qu’Aristote, Machiavel ou Adam Smith ou, plus près de nous, Raymond Aron, John Rawls ou Jacques Derrida par exemple.
 
Mais au-delà de cette évidence, y a-t-il encore quelque chose d’actuel dans cette pensée qui a animé intellectuellement toute la gauche durant près d’un siècle ? Il y a sûrement, dans la pensée économique et politique  de Marx, au-delà de sa théorie de la « valeur » aujourd’hui largement abandonnée, une manière de percevoir les réalités concrètes qui fait souvent défaut dans la pensée contemporaine. L’idée que l’histoire se développe au départ des conflits sociaux est certainement plus actuelle que jamais et elle est aujourd’hui souvent oubliée. Pourtant, il n’y a là que la plus élémentaire évidence : croire que, naturellement, les différents intérêts en présence au sein d’une société vont s’harmoniser – comme l’affirme la « pensée unique » dénoncée par Jean-François Kahn – c’est tout simplement prendre ses désirs pour des réalités. Le quotidien nous démontre constamment le contraire : les travailleurs des grandes sociétés n’ont pas « naturellement » les mêmes intérêts que leurs actionnaires (on aura du mal à penser qu’une délocalisation d’entreprise soit dans l’intérêt des travailleurs locaux) ; les consommateurs n’ont pas « naturellement » les mêmes intérêts que les entreprises dont ils achètent les produits (les premiers veulent, à la limite, tout pour rien et les secondes veulent vendre le plus cher possible, ce qui est assez logique) ; on pourrait en ajouter beaucoup d’autres : les banquiers n’ont pas « naturellement » les mêmes intérêts que les industriels, les riverains des aéroports, n’ont pas « naturellement » les mêmes intérêts que les sociétés de transport aérien ,ni que leurs salariés, ni que les voyageurs…
 
A travers sa vision du conflit des intérêts, Marx nous met en garde contre une conception simpliste et euphémisée de la régulation économique et sociale, où tout s’accorderait toujours spontanément, il dénonce un imaginaire lénifiant qui est davantage celui de la communication publicitaire que celui de l’analyse lucide du fonctionnement social. Contre cette pensée « soft » - qui n’est parfois plus de la pensée du tout – les mises en garde de Marx sont toujours pertinentes.
 
Mais alors, pourquoi le monde d’aujourd’hui ressemble-t-il si peu à ce qu’il nous a prédit ? Où s’est-il trompé ? Pourquoi le socialisme démocratique a-t-il divergé de la pensée « marxiste » ? A mon sens, et dit d’une façon très schématique, je pense que cette pensée avait aussi deux grandes faiblesses.
 
Sa première était la difficulté à penser le politique et en particulier le rôle régulateur des instances politiques. Lorsqu’il tentait de décrire la société « après le capitalisme », Marx imaginait lui-même une sorte de paradis idyllique où les intérêts des hommes s’organiseraient harmonieusement sans institutions, sans médiations politiques. Ayant beaucoup de mal à concevoir le conflit autrement que sur le mode d’intérêts économiques opposés, il n’a dès lors pas sérieusement considéré la possibilité d’un compromis politique entre les intérêts. C’est pourtant cette voie que la gauche démocratique a choisie en Europe après la guerre, voyant les impasses totales où avait mené, dans le monde soviétique, la tentative d’une action politique brutale et violente. Dès lors, il n’est plus besoin de fantasmer sur l’idée que les intérêts des différents acteurs économiques (travailleurs, consommateurs, actionnaires, épargnants, investisseurs) s’harmoniseraient « naturellement » : on peut imaginer de construire un compromis conscient et assumé entre ces différents intérêts. C’est à partir d’un vaste compromis politique entre travailleurs et employeurs que se sont construits les systèmes de sécurité sociale des pays européens, qui constituent la grande avancée de cette gauche démocratique.
 
La deuxième faiblesse de Marx fut sans doute sa difficulté à penser la culture et donc la possibilité que des conflits majeurs se construisent, non pas seulement sur des intérêts économiques, mais aussi sur des valeurs ou des conceptions culturelles. On sait la place que prennent ces conflits de valeurs dans nos sociétés contemporaines. Certes, l’analyse montre que, derrière, se cachent aussi, souvent, des intérêts économiques. Les « valeurs » ne tombent pas du ciel : quand on observe la réalité du monde d’aujourd’hui, on verra que les oppositions entre « cultures » sont souvent en réalité des oppositions entre pauvres et riches, entre faibles et puissants.
 
Il reste qu’en pensant tout à travers le fondement économique (ce qu’il appelait la « détermination en dernière instance ») Marx, nous a légué une pensée à la fois puissante mais incomplète, utile pour analyser les conflits du monde moderne, mais plutôt stérile lorsqu’il s’agit de leur proposer des solutions.
Par Jean-Claude Marcourt - Publié dans : jc.marcourt
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