En début de semaine, j'ai donné une interview à l'hebdomadaire satirique Pan. Je vous la livre telle quelle, parce que, en cette période estivale pluvieuse, un peu de second degré ne peut pas faire de tort.
A ceux qui ne les ont pas encore prises, je leur souhaite de bonnes vacances et aux autres... une bonne rentrée.
L’INTERVIEW JOKER
Jean-Claude Marcourt
PROFIL
Age : 50 ans
Profession : Ministre de l’Economie et de l’Emploi (PS)
Signes particuliers : il a beau avoir raté le coche de la ministre-présidence, JC n’en reste pas moins un dernier rempart de la gauche presque pure et dure. Le tout emballé dans un costard-cravate et nanti d’un langage châtié, certes…
- Tout le monde vous voyait remplacer Elio Di Rupo à la Ministre-Présidence wallonne. Pourquoi n’est-ce pas arrivé ?
Pour moi, après avoir subi « Marcourt n’est pas un médiatique » etc…, que l’ensemble de la presse – y compris néerlandophone – me voit comme un candidat voire le premier, c’est déjà phénoménal. Ca veut donc dire que celui qui n’était qu’un technicien trois ans avant est devenu quelqu’un de reconnu comme étant potentiellement capable d’assumer la fonction. Ensuite, j’ai toujours dit – on me suspecte de ne pas être sincère - que je suis bien, heureux d’être ministre de l’Economie et de l’Emploi. Enfin, ce n’est pas à moi de tenir compte des équilibres qui dépassent les personnes mais tiennent compte de réalités internes et extérieures, c’est à Di Rupo. J’entends qu’il dit que je suis devenu un poids lourd – j’espère que ce n’est pas lié à mon poids -, que c’est difficile de me remplacer – c’est un vrai compliment – et que les résultats dans l’action qu’on a menés sont déjà constatés sur le terrain. Je peux effectivement considérer que lui aussi est sincère. Rudy Demotte a incontestablement d’autres caractéristiques que moi – moi j’ai les cheveux gris, et je ne porte pas de lunettes ; on va en rester là (rires) -, il a une expérience ministérielle et manifestement la capacité d’occuper la fonction. Pour moi, ce n’est pas un échec qui est arrivé. La vie n’est jamais telle qu’elle est programmée, et celui qui est le plus attendu n’est pas toujours celui qui arrive.
- Pourquoi Elio Di Rupo n’a-t-il pas écouté les revendications des Liégeois et nommé l’un d’entre eux à la Ministre-présidence ?
- Sur le fond, il est légitime que le PS liégeois exprime ce qu’Elio doit faire. Sur la méthode, on peut se demander si c’était la plus efficace.
- Michel Daerden a-t-il fait obstruction à votre ascension ?
- Vous tapez 36.15 Elio Di Rupo et vous lui demandez. Je n’en sais rien. J’ignore quels ont été les contacts entre eux. Et Michel Daerden ne m’a fait aucune confidence – ce qui n’est d’ailleurs pas dans nos rapports habituels.
- On vous taxe parfois de « socialiste de droite », pourquoi ?
- Je suis profondément de gauche et profondément socialiste. C’est quoi, être socialiste de droite ? L’Echo de vendredi passé – il n’y en avait pas samedi en raison de la Fête nationale, qui commémore comme tout le monde le sait la prestation de serment de Léopold Ier - mettait, dans les explications du fait que je ne suis pas devenu Ministre-président, que je suis trop proche de la FGTB ! Les socialistes doivent assumer ce qu’ils ont de commun entre eux, c’est défendre l’entreprise. On peut prendre les plus radicaux à gauche, ils défendent l’entreprise ! On doit avoir des convictions, puis des priorités dans l’action. Ma grande volonté, c’est de mettre la Wallonie en mouvement. Vers un objectif majeur : augmenter la création d’emplois et l’activité. Pour cela, il y a un certain nombre de contraintes. Une chose que je fais beaucoup, c’est parler et aux syndicalistes et aux patrons. Le monde socio-économique travaille ensemble ! Et c’est plus que nécessaire, dans cette période de distanciation entre les riches et les pauvres. Il y a un problème d’éthique des responsabilités : quand des ouvriers (chez VW Forest ou autre) perdent leur emploi à cause des erreurs stratégiques de patrons qui, eux, s’en vont avec des parachutes dorés ! Talleyrand disait à l’époque : « Les guerres sont commandées par des gens qui se connaissent et se parlent entre eux, mais faites par des gens qui ne se connaissent pas et s’entretuent ! » Aujourd’hui, on a remplacé un certain nombre de guerres militaires par des guerres économiques. En ce sens, lorsqu’un philosophe libéral disait : « La fin de l’Histoire, c’est l’émergence du capitalisme, qui ne peut qu’engendrer la démocratie », on se dit que la Chine a quand même été un pied-de-nez magistral à cette théorie.
- A quoi attribuez-vous l’échec du PS aux élections législatives ?
- Pas uniquement à Charleroi ! Ce serait trop simple. Il est clair que ça a été un amplificateur, mais ce n’est pas la seule cause du problème. On peut remarquer que la campagne s’est faite sur le bilan et relativement peu sur le projet. Je pense que nous n’avons pas été suffisamment capables de mettre en avant le projet socialiste, de montrer à quel point nous voulons une meilleure société, avec une plus grande solidarité, une capacité de valoriser le travail, d’être attentif aux indépendants, etc. Il y a une sorte de bruit assourdissant qui a fait qu’on ne comprenait pas ce qu’on disait. Mais ce n’est pas la faute de l’électeur, c’est nous qui n’avons pas été capables de nous expliquer comme il le fallait. Aussi, on nous a imputé certaines lois et réglementations…
- Comme ?
- Le Pacte des générations, la loi sur les armes…Bon, on était en coalition, et sur les armes par exemple, il y avait une telle pression médiatique après les incidents d’Anvers… Ca montre aussi à quel point l’émotion, dans le cadre législatif, est un danger. Nous sommes dans une société médiatique où, si le politique ne réagit pas dans l’émotion, il n’est pas un bon politique.
- Que répondez-vous à Guy Spitaels qui condamne un trop plein de technocratie au PS ?
- Je trouve qu’il aurait dû faire, lui qui est membre de droit du Bureau du Parti, ce genre de commentaires d’abord en interne, avant d’aller sur la place publique. Sur le fond, il y a des choses que je comprends et d’autres que je comprends moins. Sur le problème des technocrates, je voudrais un jour lui demander qui sont les bons et les mauvais technocrates, lui qui en fut un grand. On a besoin de techniciens, les politiques ne sont pas omniscients. Il ne faut pas non plus que ceux qui connaissent techniquement les dossiers s’en approprient le pouvoir, bien sûr. Et comme il le dit, il faut retourner vers les militants.
- De tous les ministres PS, il n’y a que vous qui parliez régulièrement avec les syndicats ! Est-ce normal ?
- Je pense que la vice-Première ministre a toujours entretenu des rapports amicaux avec les organisations syndicales – même si on va dire que c’est parce que je travaillais pour elle. Lorsqu’on fait de la politique, il faut faire attention aux acteurs de son domaine. Parce que je crois fondamentalement à la pédagogie de l’explication. Il faut écouter, et dire. Ecouter parce que les réalités sociale et économique, elles se passent sur le lieu de travail. Et dire ce que vous faites. Donc, avoir des contacts privilégiés permet, lorsqu’il y a un problème ou que vous avez quelque chose à dire, d’être plus à même de le dire.
- Peut-on imputer la chute du PS à un recul global de la gauche européenne ? Ou le problème est-il propre au PS ?
- Je dirais que la gauche belge, et en particulier à Bruxelles et en Wallonie, a plutôt été une exception pendant vingt ans, en se maintenant dans les coalitions. La Belgique est aussi une exception par son système politique. Aussi parce que nous n’avons pas, contrairement à l’Allemagne ou aux Pays-Bas, une extrême gauche en voie de reconstitution. Mais si vous regardez en Allemagne, vous constatez que les réformes de Schroeder, c’est Merkel qui en retire les fruits. Le peuple allemand n’aimait pas les réformes de Schroeder, mais il a choisi des gens qui proposaient encore pire ! La grande adresse de Sarkozy, c’est d’être parvenu à se faire passer pour celui qui découvrait le pouvoir, alors qu’il était le pilier, le Premier ministre bis du gouvernement sortant ! Mais la question est surtout : comment les socialistes, qui incarnent un vrai projet de société qui est une émergence, une émancipation de l’homme, c’est-à-dire un homme plus responsable de lui-même, plus capable de dominer les choses plutôt que de voir les choses s’imposer à lui, dans une société globalisée avec une insuffisance des organismes de régulation, peuvent se maintenir ?
- Un Sarkozy est plus sexy ?
- Il dit qu’on va supprimer les contraintes sur les heures supplémentaires : bien sûr que les gens ont le droit de travailler plus ! Et il faut dire aux gens que dans la vie, on doit être courageux, et que celui qui ne l’est pas n’y arrive pas. Mais d’un autre côté, dire que dorénavant, c’est, de manière unilatérale, le patron seul qui va déterminer le nombre d’heures de travail par semaine, à la hausse ou à la baisse, sans qu’il n’y ait de contre-pouvoir, c’est autre chose !
- Que répondez-vous à Marcel Cheron (Ecolo), qui soutient que le PS n’est pas une gauche « décomplexée », c’est-à-dire prête à parler, par exemple, de sécurité ?
- Fondamentalement, s’il y a quelqu’un qui incarne une gauche décomplexée, c’est moi. Mais je ne suis pas le seul au PS. Le PS fait un chemin vers cette gauche décomplexée ; aujourd’hui, c’est nous qui l’incarnons le mieux. Parce que nous discutons avec les organisations professionnelles, avec les travailleurs, avec tout le monde. Ensuite, il y a des gens à gauche chez Ecolo, c’est incontestable. Mais, en tout cas dans les instances dirigeantes, ils ne sont pas et ne se revendiquent pas tous de gauche. Arrêtons de dire qu’Ecolo, in globo, est à gauche ! Non, Ecolo est une mosaïque de gens dont certains sont à gauche, très fortement et très sincèrement…
- Qui par exemple ?
- Je pense à Jacky Morael et à Carine Russo, pour prendre des Liégeois.
- Pensez-vous, avec votre Président de parti, que l’Orange bleue promet d’être antisociale ?
- Elle sera l’expression des programmes politiques de ses différents partis. Si vous regardez ce qu’ils disent – parce que la mystification a été qu’il n’ont pas plaidé sur ce qu’ils voulaient - , ils vont faire des régressions sociales. Ils favorisent les deuxième et troisième piliers de pension. Bien sûr qu’il faut déplafonner le travail des pensionnés, ils ont aussi le droit de travailler ! Mais trop souvent, lorsqu’on plaide pour ce travail des pensionnés, c’est parce qu’on a en tête le fait qu’on finira par donner une pension de base minimale, et après tirez votre plan ! Comme aux Etats-Unis où, dans les supermarchés, on voit des personnes de 75 ou 80 ans emballer vos courses et les porter dans votre voiture. Il y a quelque chose d’indigne. Le droit à un salaire ou une allocation honorable, il est dû pour tout le monde. Aussi pour les indépendants qui ne peuvent plus, comme avant, vendre leur commerce pour s’octroyer une pension.
- Pensez-vous que le cdH héritera, dans l’Orange-bleue, d’une position similaire à celle du PS dans la Violette, c’est-à-dire d’être marginalisé mais, tout de même une sorte de rempart social ?
- Je pense que Madame Milquet a une attitude courageuse, avec ses dix sièges. Elle se rend compte qu’en face, CD&V/N-VA, VLD et MR totalisent 72 sièges ! Nous étions un quart de la Violette (25), et le SP.A, même si nous avions des nuances, en occupait aussi un quart (24) ! Donc le rapport de force ne me semble pas permettre au cdH d’avoir le même poids que nous, alors que nous avons déjà souffert ! Maintenant, je leur souhaite, dans l’intérêt de la population, qu’ils seront un rempart.
- Elio Di Rupo ou Laurette Onkelinx ?
- C’est un déchirement. Si je privilégie Laurette, on va dire que c’est parce que c’est une femme. Et si je ne cite pas Elio, on va dire que je lui en veux de ne pas m’avoir désigné Ministre-président. Ce sont deux personnes différentes, j’ai toujours considéré qu’elles étaient complémentaires (sic). Le même socialisme, avec deux visages différents. C’est, et ça n’a rien de grivois, le couple idéal du PS.
- Michel Daerden ou Jean-Claude Van Cauwenberghe ?
- Ils incarnent tous les deux, à mes yeux, heu…, ce qu’a été… Si je choisis Jean-Claude Van Cauwenberghe, on va dire que je ne veux pas de rupture à Charleroi, or je soutiens l’action de Paul Magnette. Si je soutiens Michel Daerden, on va dire que je suis d’une hypocrisie crasse. Alors, je dirai simplement qu’aujourd’hui, le déficit d’image des deux incarne bien le fait que nous devons voir ce que nous devons faire en politique. Pour moi, ils sont tous les deux une interpellation sur l’avenir du parti socialiste.
- Didier Reynders ou Jean-Michel Javaux ?
- J’ai des rapports humains excellents avec les deux. Mais je pense que Jean-Michel Javaux est plus proche, politiquement, de moi. Et de loin.
- Mais vous ne le citiez pas à gauche d’Ecolo ci-haut…
- Il peut avoir parfois quelques accents de gauche.
- Rudy Demotte ou Marie Arena ?
- Pour les trois ans que je viens de travailler avec elle, je dirais Marie Arena ? En disant simplement qu’il y a une pédagogie de l’explication. C’est un conseil d’ami.
- Quel départ vous attriste le plus, celui de Christiane Vienne ou celui de Claude Eerdekens ?
- Ce qu’ils incarnent, c’est la violence du monde politique. Attention, c’est plus douloureux pour un travailleur de se faire licencier chez VW et de rentrer chez lui en se demandant de quoi il va se nourrir, que de faire la politique, où c’est la règle du jeu. Mais ce monde est d’une cruauté sans nom. Et pour avoir touché physiquement ce que ça représentait humainement pour Christiane Vienne, c’est quelque chose qui m’a ému.
- Si vous deviez faire un commentaire impertinent à votre président de parti ?
- Occupe-toi un peu plus de toi ! Le temps qui passe ne se rattrape jamais.
- Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
- Je pense que j’aurai toujours le même enthousiasme pour me dire que cette Région est magnifique.
- Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de vous ?
- L’amour pour les habitants de cette Région.