Lundi 28 août 2006
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Discussion animée hier soir avec quelques amis. Au cœur du débat, l’échec des négociations relatives au cycle de Doha, à l’OMC. Il y a une quinzaine de jours, les représentants des principales puissances économiques membres de l’Organisation Mondiale du Commerce ont conclu que les différences de point-de-vue entre eux étaient trop grandes pour être surmontées dans les mois qui viennent (c’est-à-dire d’ici l’expiration programmée du cycle entamé à Doha en 2001).
Nous savons tous, en tout cas nous qui voulons améliorer l’équilibre du commerce mondial dans un esprit de progrès, que nous ne pouvons pas nous permettre de négliger les outils existants qui sont loin et c’est un euphémisme d’être idéaux.
Pour un de mes amis, partisan d’une ligne altermondialiste radicale, il s’agit là d’une bonne nouvelle pour les pays en voie de développement. Selon lui, le blocage des négociations permet d’éviter le contrôle du commerce mondial par les pays riches. Je sais pour l’avoir lu dans Le Soir (du mercredi 26 juillet 2006, p. 12) que plusieurs organisations altermondialistes semblent partager cette thèse.
Ce n’est pas mon avis. Ni d’ailleurs, je le souligne, celui des représentants non seulement des pays émergents (Inde, Brésil, Asie du Sud Est) qui me le confirment lors de chacune de mes rencontres que ce soit en Inde ou au Brésil, mais encore des régions les moins favorisées qui ont souhaité à Genève une reprise des négociations dans les meilleurs délais.
Je pense au contraire que préférer, dans le chef de l’Europe et des Etats-Unis, au cœur de la discorde, une rupture des discussions plutôt qu’un compromis, même imparfait, revient à donner la priorité à une mondialisation sauvage plutôt qu’à une mondialisation maîtrisée ; à privilégier un système libre-échangiste basé sur des relations bilatérales déséquilibrées entre pays riches (où qu’ils se trouvent sur la Terre, car le temps est révolu où il s’agissait d’arbitrer un match de l’Occident contre le reste du Monde …) et pays pauvres ; à préférer une situation où l’absence de règles donne l’avantage pour longtemps au moins disant social et politique à une ébauche de régulation, bien sommaire certes, mais qui aurait constitué un premier pas dans la bonne direction.
Ne nous trompons pas de débat. A la différence de ce qui s’était produit à Cancun, en 2003, ce ne sont pas les pays du Tiers Monde alliés à certain pays émergents qui ont fait achopper les négociations. Cette fois la responsabilité principale doit en être attribuée aux Etats-Unis et à l’Europe. Ces deux-là se renvoient la balle. Selon Peter Mandelson, le Commissaire européen au Commerce, pourtant peu suspect d’antiaméricanisme, ce sont les représentants US qui ont refusé de revoir à la baisse le montant des subventions alloués à leurs agriculteurs (19,6 milliards de dollars selon les sources officielles américaines ; deux fois plus selon l’OMC). Quant aux USA, ils réciproquent l’accusation. Pour la Déléguée au Commerce, Susan Schwab, ce sont les Européens, et en particulier les Français, qui voudraient sanctuariser leurs aides agricoles (100 milliards d’Euros) et mineraient ainsi toute possibilité d’accord. Dans la mesure où le principe même des négociations consistait, en gros, à proposer aux deux mastodontes de diminuer leurs aides – et symétriquement d’améliorer la compétitivité des agricultures des pays en développement – en contrepartie d’une ouverture des marchés de ces derniers aux produits industriels des pays riches, l’obstination de l’Europe et des Etats-Unis à camper sur leur position ne pouvait que faire capoter le deal. Nous ne pouvons que regretter de voir les questions internes de stratégies électorales (présidentielles en France et mid-term aux USA) polluer un dossier aussi important.
En attendant, les pays les plus riches vont maintenir leurs protections agricoles et les pays les plus pauvres demeureront largement exclus des marchés alimentaires européens et nord-américains. Et pour ce qui concerne la pénétration des marchés industriels et technologiques des pays pauvres par les puissances développées, les accords bilatéraux s’en chargent ! Des 149 pays membres de l’OMC, seule la Mongolie n’a pas d’entente bilatérale avec un autre pays.
Du côté américain, l’administration Bush a déjà signé 14 pactes et en négocie 11 autres. D’ici la fin de 2006, l’Asie comptera plus de 70 accords de libre-échange.
Pour moi, le constat est là : la mondialisation concurrentielle avance en dehors de toute approche multilatérale. La véritable question qui se pose à nous est de savoir si nous considérons prioritaire de maîtriser politiquement ce processus inexorable. Répondre par l’affirmative imposera inévitablement des choix difficiles par rapport à nos propres équilibres économiques et des compromis insatisfaisants au regard de nos aspirations sociales et politiques les plus légitimes. Mais s’enfermer dans l’impasse actuelle revient à laisser le fossé se creuser entre les plus pauvres et les plus riches, avec à la clef un rapport de force favorable aux Etats-Unis qui appliquent là également leur doctrine politique fondée sur l’unilatéralisme et les rapports bilatéraux. En d’autres termes, le blocage mutuel américano-européen sur les négociations agricoles prolonge un peu plus encore une mondialisation asymétrique.
Et pendant ce temps-là, la Russie attend sur le seuil de la porte de l’OMC ; est ce vraiment un hasard ?
Il me paraît essentiel que la période de réflexion qui s’ouvre désormais à l’OMC permette de tirer les enseignements de l’échec actuel pour construire un commerce mondial non seulement plus équilibré, mais aussi plus durable.
En ce sens, il faut réaliser l’évaluation des accords existants ainsi que la prise en considération de normes sociales et environnementales.
Nous devons faire une appréciation des différends en fonction d’une véritable hiérarchie des normes, mais surtout et prioritairement obtenir l’exclusion claire de certains types de secteurs ou services du champ d’application de l’OMC.
Voilà quelques points qui doivent être mis à l’agenda sans délai !